Tour Sinabel de pure invention

Dernier licenciement

J’ai l’air d’un con ! Pour la première fois de ma vie je ressens que j’ai l’air d’un con !
L’air d’un con ! Moi, Renaud-Isidore Sinabel de la Marjorie !
Installé dans mon vaste bureau du 38è étage de la tour Sinabel à la Défense, je domine Paris. Et qui domine Paris domine le monde ! Mais j’ai quand même l’air d’un con !

st petersbourg00156 Dernier licenciement
Malgré le faste de mon bureau, j’ai l’air d’un con !

La tour est vide ! Du haut en bas ! Voici cinq ans, lors du dernier audit, nous avons licencié les derniers employés qui y travaillaient encore : ceux du service du personnel. Ils étaient cinq ! Nous les avions conservés afin de surveiller farouchement qu’aucune embauche n’aurait lieu sans que nous nous en apercevions ! Ils faisaient un travail remarquable puisqu’en dix ans d’automatisation totale des usines,   aucune embauche n’avait été faite ! Durant les vingt années précédentes, le service des ressources humaines avait licencié les vingt mille employés de l’entreprise. Un travail magnifique qui leur a valu la reconnaissance éternelle de la société « Tous les boutons », mon entreprise.
Mais le dernier audit leur a été fatal ! les seuls gains de productivité possibles passaient par le licenciement de tout le service du personnel ! Ce que, bien entendu, nous avons fait car il faut impérativement suivre les règles impérieuses du marché mondial sous peine de disparaître.
La société dont je reste l’actionnaire unique fabrique des boutons de toutes sortes : des boutons pour les chemises, pour les pantalons pour les grands couturiers pour les mercières, pour les armées : nous étions à Austerlitz !
Mon père m’a légué cette boite dans les années soixante avec plus de vingt mille employés et une dizaine d’usines en France. Il la tenait lui-même de son père et ainsi de suite depuis neuf générations. C’est dire que des boutons nous en avons fabriqués car chaque génération a développé notre petite affaire pour la transformer en la multinationale dont j’ai héritée. Un bijou de rentabilité.
Il ne reste qu’un salarié : mon fils Gontran, le directeur général. En cinquante ans, nous avons tout automatisé. Toutes les usines tournent sans aucun employé. Les machines sont entretenues par des sous-traitants qui interviennent à la demande ; la matière première est livrée à l’entrée des usines dans de vastes trémies qui répartissent les produits entre les différentes lignes de production. Les boutons sont fabriqués de manière entièrement automatique et sont mis sous sachets puis en carton pour les expéditions. Les transporteurs prennent livraison des palettes sur des quais totalement robotisés. A la fin du chargement, un ordinateur délivre l’ordre de mission et la destination de livraison. Beaucoup de palettes partent vers les pays du sud-est asiatiques car sans main d’œuvre, nous sommes imbattables sur les prix.
Nos usines sont truffées d’électronique, d’alarmes. Tout est sous contrôle de Gontran qui passe son temps devant des écrans d’ordinateurs pour constater que tout va bien. Tout baigne, tout roule. L’argent rentre à flots continus. Nous nous enrichissons à une cadence incroyable. Mais je sens que j’ai l’air d’un con !
Pourquoi ? Où est le problème ?
Le problème c’est que nous avons réalisé, comme tous les cinq ans, sous la conduite de Gontran, un audit interne afin de déceler les sources possibles d’amélioration de la productivité. Le verdict est sans appel : il faut licencier Gontran ! C’est la seule solution. Un robot a été mis au point qui va surveiller les écrans. Il remplacera Gontran. Encore un salaire de moins à verser.

Mais qui va éteindre les lumières de la tour en sortant ?
Pas moi, le PDG- propriétaire, quand même !
Jean-Pierre